x

Conférence de Jean-Marc Hovasse, 16 avril 2026, Sofia, salle Slaveykov

 « L’AVENIR EST UN DIEU TRAÎNÉ PAR DES TIGRES » : VICTOR HUGO, L’EUROPE ET LE 150e ANNIVERSAIRE DES MASSACRES DE BATAK

Conférence de Jean-Marc Hovasse, 16 avril 2026, 18h30 Sofia, salle Slaveykov

Entrée libre. Intérprétation simultanée. SUR INSCRIPTION.

Il y a 150 ans, au printemps de 1876, les troupes d’occupation turque perpétraient d’horribles massacres en Bulgarie, notamment à Batak et dans les alentours : des villages incendiés par dizaines, des prisonniers par centaines, autour de trente mille victimes. La révolte s’éteignit en Bulgarie, mais la crise s’étendit dans l’ensemble des Balkans, et ce fut au tour de la Serbie de déclarer la guerre à l’empire ottoman. C’est la raison pour laquelle l’appel vibrant lancé par Victor Hugo dans la presse française et anglaise à la fin du mois d’août 1876, qui raconte précisément les massacres de Batak, s’intitule « Pour la Serbie » : il voulait éviter à la Serbie le destin de la Bulgarie. Aucune confusion dans son esprit : le reste de son œuvre prouve suffisamment qu’il ne confondait pas les pays, et qu’il avait pour but, comme toujours, l’efficacité maximale.

Cet appel de 1876 va bien au-delà de l’émotion légitime du moment. Sans minimiser les horreurs du carnage, Victor Hugo s’en prend autant à la passivité des gouvernements européens qu’à la Turquie : « les sauvages qui commettent ces forfaits sont effrayants, et […] les civilisés qui les laissent commettre sont épouvantables ». Contrairement à la plupart de ses contemporains qui tombaient déjà dans le choc des civilisations (chrétiens contre musulmans), il tient à bien marquer la distinction entre une guerre d’indépendance nationale et une guerre de religion. Pour défendre le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, dans une France alors affaiblie sur le plan international, il en appelle pour finir aux « États-Unis d’Europe » : « Ce que [c]es atrocités […] mettent hors de doute, c’est qu’il faut à l’Europe une nationalité européenne, un gouvernement un, un immense arbitrage fraternel, la démocratie en paix avec elle-même […]. » La phrase finale de son appel, montrant comment le bien peut naître du mal, est restée dans les mémoires pour sa puissance évocatoire et sa beauté de frise orientale : « L’avenir est un dieu traîné par des tigres. »

Le 31 août 1876, « au nom d’un groupe d’enfants de la malheureuse Bulgarie » qui étudient à Montpellier, Lubomir D. Zolotovitz signe une lettre publiée dans la presse qui est la première réaction officielle à cet appel. On peut y lire notamment ces deux paragraphes :

« La France, ce pays sublime où la générosité est le fond du caractère, avait l’air de nous oublier. Mais non ! La voix aimée d’un grand homme s’est fait entendre : c’est Victor Hugo qui a parlé pour nous. Lui, qui a tant souffert, il devait comprendre les souffrances de ce peuple, condamné à mort par la diplomatie. Il a donc fait appel à l’Europe civilisée, au nom de l’humanité. Puisse sa voix retentir jusqu’au fond des consciences des coupables et éveiller les remords de ceux qui nous ont abandonnés aux horreurs de la mort !

Quant à nous, jeunes Bulgares qui sommes venus en France pour y puiser les idées de liberté et de fraternité, il est de notre devoir de remercier du fond du cœur l’homme qui prend en main notre défense à la face de l’Europe. Nos cœurs ont repris courage à la lecture du manifeste qui flétrit l’indifférence coupable des diplomates, et nous nous sommes sentis fiers d’être protégés par la voix d’un Victor Hugo : notre peuple se souviendra. »

En 2026, il s’en souvient par la voix de l’Institut Français de Bulgarie.

Photo : Emilie SPERTINO

Jean-Marc Hovasse est professeur de littérature française à Sorbonne Université, où il occupe la chaire de poésie française du XIXe siècle. Il écrit la biographie de Victor Hugo (Fayard), dont il prépare le troisième et dernier tome. Il a notamment réédité, seul ou en collaboration avec Guy Rosa, les trois œuvres les plus politiques de Victor Hugo : Les Châtiments (GF), Napoléon le Petit (Actes Sud), et Histoire d’un crime (La Fabrique). 

Retour